Retrait du Vade­me­cum « Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les dis­cri­mi­na­tions liées à l’origine »

1 Avr, 2026Com­mu­ni­qué

Temps de lec­ture : ( mots)

à l’attention de Mon­sieur Edouard Gef­fray, Ministre de l’Education nationale,

Mon­sieur le Ministre,

Notre fédé­ra­tion a tou­jours com­bat­tu le racisme sous toutes ses mani­fes­ta­tions, l’antisémitisme, l’islamophobie, la xéno­pho­bie et toutes les dis­cri­mi­na­tions, quelles qu’elles soient.

Cepen­dant, la publi­ca­tion par le minis­tère de l’Éducation natio­nale d’un vade­me­cum dont l’objet est d’agir contre le racisme, l’antisémitisme et les dis­cri­mi­na­tions répond-il à cet objec­tif ? Ou est-il un pré­texte pour un autre objectif ?

D’autant qu’un fait trou­blant vient de se pro­duire : le minis­tère de l’Éducation natio­nale pré­tend agir contre le racisme, mais la France, en s’abstenant, a refu­sé de voter à l’ONU un texte pro­cla­mant la traite des esclaves afri­cains comme plus grave crime contre l’humanité (les États-Unis et Israël ont voté contre) !

Remar­quons d’abord que ce docu­ment sort à quelques jours du débat sur la pro­po­si­tion de loi de la dépu­tée Caro­line YADAN inti­tu­lée « lut­ter contre les formes renou­ve­lées de l’antisémitisme ». Ce pro­jet en assi­mi­lant le refus ou la condam­na­tion du sio­nisme à de l’antisémitisme, est en réa­li­té une opé­ra­tion pour cou­vrir la poli­tique géno­ci­daire du gou­ver­ne­ment israé­lien et d’interdire toute expres­sion ou mani­fes­ta­tion de sou­tien à l’égard du peuple palestinien.

Rap­pe­lons que l’objet de l’école est d’abord de trans­mettre des connais­sances, des savoirs, des savoir-faire, de don­ner aux jeunes la pos­si­bi­li­té d’obtenir des qua­li­fi­ca­tions recon­nues et de per­mettre à cha­cun d’exercer son esprit cri­tique en toute liberté.

En l’occurrence, sur les 174 pages de ce vade­me­cum, une ving­taine (« Pré­ve­nir le racisme, l’antisémitisme et les dis­cri­mi­na­tions liées à l’origine par les ensei­gne­ments », pages 127 à 147) sont réel­le­ment consa­crées à des orien­ta­tions ou à des sug­ges­tions péda­go­giques liées aux dis­ci­plines ensei­gnées. La majeure par­tie du vade­me­cum traite des mani­fes­ta­tions de racisme et d’antisémitisme en milieu sco­laire et des réponses à y appor­ter avec l’objectif de « repé­rer, signa­ler, sanctionner ».

Ce docu­ment pré­sente des aspects dis­cu­tables et sans être exhaus­tif, sou­li­gnons-en quelques-uns.

Ain­si, page 35, dans la sec­tion consa­crée à « sio­nisme, anti­sio­nisme et cri­tique d’Israël », il est écrit : « avant 1948, il y a un anti­sio­nisme juif qui ne struc­ture aucun mou­ve­ment poli­tique ». C’est faux : par exemple le BUND (l’Union Géné­rale des Tra­vailleurs juifs de Litua­nie, de Pologne et de Rus­sie), de sa fon­da­tion en 1898 à sa dis­so­lu­tion en 1949, s’est sys­té­ma­ti­que­ment posi­tion­né contre le sio­nisme, consi­dé­ré comme une entre­prise colo­niale et bour­geoise. C’est aus­si tirer un trait sur toutes les orga­ni­sa­tions juives et les intel­lec­tuels juifs qui encore aujourd’hui, de par le monde comme en Israël même, res­tent très cri­tiques envers le sio­nisme, ses ori­gines racia­listes comme ses consé­quences contemporaines.

La défi­ni­tion de l’antisémitisme énon­cée dans le vade­me­cum prend appui sur celle don­née par l’IRHA (acro­nyme anglais de l’Alliance inter­na­tio­nale pour la mémoire de l’Holocauste). Or la défi­ni­tion don­née par l’IHRA est très lar­ge­ment contes­tée, entre autres par la Ligue des Droits de l’Homme, la Com­mis­sion natio­nale consul­ta­tive des droits de l’homme (CNCDH), la Com­mis­sion euro­péenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil de l’Europe. En effet, la défi­ni­tion de l’IHRA amal­game anti­sé­mi­tisme et cri­tique de l’État israé­lien, anti­sé­mi­tisme et antisionisme.

Page 36 du vade­me­cum, il est affir­mé que « l’antisionisme est un refus de l’existence de l’État d’Israël », et plus loin que « l’antisionisme, s’il devait se réa­li­ser, impli­que­rait la des­truc­tion de cet Etat et donc l’expulsion ou l’élimination des juifs de la région ».

C’est un rac­cour­ci qui oublie que l’antisionisme est d’abord un rejet de la colo­ni­sa­tion sur un ter­ri­toire et de l’expulsion de sa popu­la­tion. Rap­pe­lons ce que disait l’écrivain Arthur KOESTLER à pro­pos de la décla­ra­tion BALFOUR : « en Pales­tine, une nation a solen­nel­le­ment pro­mis à une seconde le ter­ri­toire d’une troi­sième ». C’est encore oublier toutes les ini­tia­tives pour trou­ver une solu­tion pour l’ensemble des popu­la­tions vivant en Pales­tine : solu­tion à deux états, solu­tion avec état fédé­ral, solu­tion avec état bina­tio­nal, solu­tion avec un seul état et droits égaux pour tous les habitants…

C’est enfin oublier la réa­li­té du peuple pales­ti­nien, vic­time de la colo­ni­sa­tion, de l’apartheid, de l’expulsion, dont les droits les plus élé­men­taires sont niés : le docu­ment n’aborde jamais cet aspect des choses !

Le vade­me­cum indique page 141 : « avant d’aborder ces sujets, il est néces­saire que les pro­fes­seurs soient au clair avec la ques­tion du sio­nisme et de l’antisémitisme ». Qu’est-ce à dire ? Cela indique-t-il que les ensei­gnants doivent pos­sé­der les conte­nus his­to­riques et théo­riques per­met­tant de trai­ter ces ques­tions ? Ou est-ce une menace dégui­sée ? D’autant qu’à la page 35, le docu­ment pré­cise que « le sio­nisme désigne le pro­jet, por­té par le mou­ve­ment d’émancipation natio­nal juif dont la figure la plus connue fut Theo­dor Herzl (1860–1904), de créa­tion d’un État pour les juifs comme réponse aux aspi­ra­tions natio­nales, mais aus­si à l’antisémitisme par­ti­cu­liè­re­ment viru­lent en Europe, notam­ment à l’est du conti­nent euro­péen ». Le docu­ment apporte une vision posi­tive du sio­nisme : mou­ve­ment d’émancipation et réponse à l’antisémitisme… mais il omet de dire que le sio­nisme est aus­si une réponse des puis­sances euro­péennes, en par­ti­cu­lier la Grande-Bre­tagne, pour contrô­ler le Moyen-Orient en per­met­tant sa colo­ni­sa­tion. Il omet éga­le­ment de pré­ci­ser que la réponse à l’antisémitisme était aus­si le com­bat pour la recon­nais­sance de droits égaux pour les juifs dans chaque pays. Enfin il nie com­plè­te­ment les droits natio­naux des Palestiniens.

Com­ment mécon­naître que la défi­ni­tion de l’IHRA est contre­dite par la « Décla­ra­tion de Jéru­sa­lem sur l’an­ti­sé­mi­tisme » (2021), issue de la réflexion de cen­taines d’universitaires et cher­cheurs en vue de « repé­rer l’antisémitisme et de le com­battre, tout en pro­té­geant la liber­té d’expression » ? Pour cette décla­ra­tion en effet ne relèvent notam­ment pas de l’antisémitisme le fait de « sou­te­nir l’exigence de jus­tice du peuple pales­ti­nien et sa recherche de l’obtention de l’intégralité de ses droits poli­tiques, natio­naux, civiques et humains, en confor­mi­té avec le droit inter­na­tio­nal », le fait de « cri­ti­quer le sio­nisme ou s’y oppo­ser », de « se pro­non­cer en faveur de moda­li­tés poli­tiques accor­dant une éga­li­té pleine et entière à tous les habi­tants “du fleuve à la mer” », « d’établir des paral­lèles entre la situa­tion d’aujourd’hui en Israël et d’autres contextes his­to­riques, y com­pris de colo­ni­sa­tion de peu­ple­ment ou d’apartheid », de « cri­ti­quer Israël en tant qu’État, en s’appuyant sur des faits », cette cri­tique pou­vant « por­ter sur les ins­ti­tu­tions natio­nales de ce pays et sur ses prin­cipes fon­da­teurs », de prô­ner des « mesures de boy­cott, de dés­in­ves­tis­se­ment et de sanc­tion [qui] consti­tuent des formes répan­dues et non vio­lentes de lutte poli­tique contre des États ».

Comme on le voit, il existe plu­sieurs défi­ni­tions et par­tant plu­sieurs appré­cia­tions de l’antisémitisme, de ce qui peut être consi­dé­ré comme anti­sé­mite ou non.

La pré­sen­ta­tion uni­voque de l’antisémitisme ou de ce qui peut être carac­té­ri­sé comme anti­sé­mite par le vade­me­cum est pour le moins contra­dic­toire avec les ambi­tions affi­chées par l’Éducation natio­nale, qui affirme, comme le vade­me­cum de déve­lop­pe­ment chez les élèves de « l’esprit cri­tique » et du res­pect de la plu­ra­li­té des opinions.

Pages 37 et 38, le vade­me­cum aborde la ques­tion du géno­cide. Si ses auteurs notent à juste titre que « le résul­tat ne qua­li­fie pas le crime [de géno­cide], c’est l’intention », ils en ont une concep­tion très res­tric­tive, affir­mant que « la qua­li­fi­ca­tion de géno­cide relève de la jus­tice ». Citant les dif­fé­rents rap­ports (Cour inter­na­tio­nale de Jus­tice, Cour pénale inter­na­tio­nale, Com­mis­sion d’enquête du conseil des droits de l’homme de l’ONU), le texte se refuse cepen­dant à qua­li­fier la situa­tion à Gaza comme un géno­cide et pré­cise que « la qua­li­fi­ca­tion de géno­cide néces­site donc de longues enquêtes ». Fau­dra-t-il que tous les Pales­ti­niens soient anéan­tis pour que, peut-être, le minis­tère de l’Éducation natio­nale consi­dère qu’il a pu se pro­duire un géno­cide ? Ce refus de carac­té­ri­ser le géno­cide pales­ti­nien est confir­mé pages 132 et 133 où il est indi­qué que peuvent être abor­dés en cours le géno­cide armé­nien, le géno­cide des juifs et des tzi­ganes, le géno­cide des Tutsis.

Pour ces rai­sons notam­ment, la FNEC FP-FO vous demande, Mon­sieur le Ministre, le retrait de ce Vade­me­cum et, s’il y a lieu de publier un tel guide, sa réfec­tion com­plète dans le res­pect des acquis de la recherche his­to­rique, de la plu­ra­li­té des opi­nions, de l’esprit cri­tique des élèves.

Nous vous prions d’agréer, Mon­sieur le Ministre, l’expression de notre haute consi­dé­ra­tion. Clé­ment Poul­let, secré­taire géné­ral de la FNEC FP-FO

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